PORTRAIT DU MOIS : MARC FESNEAU


Monsieur le Ministre, quel est le sens de votre engagement, de votre parcours politique ?

Je suis monté par le rang comme on dit dans l'armée. J'ai fait le choix de revenir sur mes terres, dans le Loir-et-Cher de m’installer dans la maison familiale en 1995, date à laquelle je suis également devenu conseil municipal de mon village, Marchenoir.

Je travaillais à la Chambre d'Agriculture où je m'occupais du développement local et de la gestion des fonds européens. Ce qui m'a donné une bonne vision des process et dispositifs territoriaux, de ce qui fonctionne bien et de ce qui fonctionne moins bien. À cette époque, en 1997, je fais une rencontre politique importante en la personne de Jacqueline Gourault, qui m’a marqué par sa volonté, en 1998, de refuser l'accord avec le Front National en région Centre au sein du parti auquel j'adhère, l'UDF.

Je continue mon parcours d’élu local et de responsable à la Chambre d'Agriculture et en 2001 Jacqueline Gourault devient sénatrice et me propose de devenir son collaborateur parlementaire. J’ai depuis lors cheminé avec elle.

J'ai ensuite franchi une à une les étapes. Elu au Conseil régional en 2004, je deviens la même année président de l’EPCI de mon territoire, Beauce et Forêt.

S’engager en politique en débutant au plus proche du terrain, c’est-à-dire en tant qu’élu local est à mon sens très important. Un mandat local est un mandat du quotidien qui permet de changer les choses concrètement, d’apporter de réelles solutions aux problèmes rencontrés par les administrés. C’est ce que j'ai essayé de faire en tant que président de l’EPCI et puis en tant que maire pendant quasiment 10 ans à partir de 2008.

Je n’ai pas planifié mon engagement politique et je ne raisonne pas en termes de carrière. La vie réservant des surprises et étant affaire de rencontres et de circonstances, en 2017, candidat aux législatives, je remporte la circonscription, je deviens président du groupe MODEM de l’Assemblée nationale, j’entre ensuite au Gouvernement en tant que ministre chargé des relations avec le Parlement en 2018 et mon portefeuille est élargi à la participation citoyenne en juillet dernier. Je crois beaucoup à la nécessité des étapes dans la construction d'un parcours. Le mien est assez classique et je le revendique comme tel. Il est très ancré territorialement, ne m’étant jamais désintéressé des sujets territoriaux, y compris dans les épisodes récents puisque j'ai été réélu conseiller municipal dans ma commune en 2020.

Mon engagement politique en tant que tel est aussi le produit d’un parti pris qui est qu’il ne suffit pas de dire ce qui ne va pas : il faut essayer de changer les choses et ne jamais y renoncer à la fois au niveau local mais aussi au niveau national, en particulier dans des moments tels que ceux que nous vivons. Dans cette famille de pensées centriste, François Bayrou a théorisé depuis longtemps la nécessité d’un dépassement pour sortir des faux semblants idéologiques. Il reste bien sûr des sujets idéologiques, des confrontations d'idées entre formations politiques, mais à l'intérieur même de ces formations il y a comme des éléments factices dans ce qu'on décrirait comme la droite et la gauche, qui d'ailleurs ne constituent pas des ensembles homogènes.


Les enquêtes d’opinion nous rappellent que les maires sont autant appréciés que critiqués mais que, dans l’ambiance de défiance envers les politiques, ce sont les élus préférés de nos concitoyens. Dans le même temps, il y a eu des baisses de dotation, des agressions, un environnement plus dur... A l'appui de votre parcours, quel sont les ressorts d’un engagement pour la République, pour les autres.

Au fond les élus locaux sont ceux qui sont confrontés chaque jour aux difficultés des citoyens, puisqu’ils sont en lien direct avec eux. Le maire vit dans sa ville et donc il se confronte assez régulièrement à des sujets aussi variés que la propreté, la salubrité, le développement économique, la sécurité, les questions commerciales. Par nature le maire est aux prises avec le réel, confronté à la difficulté des situations, les détresses humaines. Il est apprécié car c’est un interlocuteur direct qui, peut-être, peut changer les choses, quand bien même il n'a pas tous les leviers. À noter qu'au-delà des ennuis, il y a aussi des joies à voir aboutir des projets, un nombre certain de satisfactions quand bien même il y a des risques ici d'une fermeture, là d'une difficulté, ou encore un conflit de voisinage. Cela suppose certes une vigilance permanente, mais, vous savez, j'ai été élu d'une commune de petite taille, 700 habitants, je crois avoir fait évoluer de nombreux éléments : nous avons réinstallé une boucherie, une station-service en régie, des commerces, une école de musique, des choses concrètes pour les habitants.

Alors dans le moment particulier que nous vivons aujourd'hui - les maires, directement confrontés au réel, le vivent encore plus fort –les rapports humains, les rapports sociaux sont désormais soumis à une violence qui fait trop souvent office de dialogue. J'ai assisté à cette lente dérive. Y compris dans les affaires de conflits de voisinage, où il y a 25 ans un conflit se résolvait de manière assez simple, où un contrôle social s'exerçait, et où l'on arrivait à mettre les gens autour de la table. À la fin de mon mandat j'ai vu fleurir un certain nombre de conflits parfois pour des choses extrêmement anecdotiques et futiles et qui auraient dues être résolues de manière assez simple mais où la tension, l'incapacité à se parler, l'incapacité à faire de la médiation, font que le maire est pris entre le marteau et l'enclume. Essayant d'exercer une fonction de médiateur, il se fait vilipender par les deux camps. Je considère qu'il ne faut jamais laisser passer, même si ce ne sont que des paroles, des propos, ou la violence même verbale, tendant à remettre en cause soit l'autorité soit la fonction du maire. C'est d'ailleurs le sens de la circulaire produite par les ministères de la Justice et de l'Intérieur : il faut respecter l'autorité du maire, quand bien même il y a un désaccord. Il m'est arrivé plusieurs fois d'avoir des parents d'élèves ou même un simple citoyen venu m'expliquer assez vertement les choses ; il faut rappeler que, maire ou pas maire on ne se parle pas comme cela, et que le maire est détenteur d'une part de l'autorité républicaine. Il faut donc le respecter comme tel. Etre à portée d’engueulade, selon la formule consacrée, n’autorise pas tout.


Par ailleurs, comme à chaque renouvellement municipal, beaucoup a été dit sur une crise des vocations. Finalement dans mon département 60 % des maires se sont représentés et ont globalement été réélus : nous sommes dans l’étiage habituel. Le désenchantement des maires existe, il est réel, lié à ces faits de violence, au sentiment de non considération, aux paroles désagréables, ainsi qu’au manque de considération, de remerciement. Or c’est le cas dans toute la société. Vous êtes responsable d'un club de foot c'est la même chose et vous ne viviez pas cela non plus il y a 25 ans. L'entraîneur, le président du club, étaient respectés pour leur engagement. Au fond, ce n'est pas tant ceux qui s'engagent qui posent question mais ceux qui regardent ces derniers en ayant le sentiment qu'ils s’engagent pour leur plaisir ou je ne sais quel pouvoir. Or l’engagement ce n'est pas le plaisir même s'il y en a. C'est l'envie d'apporter quelque chose, une expérience, une expertise, une contribution. Il y a le sentiment d’une forme d'ingratitude générale, qui n'est pas valable que dans le monde politique. Un sentiment d'impuissance face à des systèmes de plus en plus complexes, un sentiment de dilution du pouvoir, et d'incapacité à faire quand pendant des années on essaie de changer les choses. La tendance générale a longtemps été à la diminution de la présence des services publics, à la concentration des activités économiques, une forme d'exode rural - même si cela commence à s’inverser -, des éléments sur lesquels s’ajoutent les grandes mesures d'économie budgétaire du quinquennat précédent notamment. Le sentiment que l'État a demandé aux territoires de faire plus mais avec moins de moyens, au fur et à mesure de la décentralisation, est très partagé.

Je crois que l’on peut compter sur ces nouvelles générations d’élus qui s’engagent et qui ont envie de se réapproprier les territoires et de réaliser des choses extrêmement concrètes. Notre rôle est de les accompagner et de leur apporter les moyens d'expertise, car, quand on est maire, notamment dans des petites agglomérations, ce sont des moyens humains qui manquent pour porter les dossiers. J'étais vice-président de l'Assemblée des communautés de France, membre du bureau national de l'AMF : je connais ces sujets. L'espace communautaire est un espace dans lequel les communes peuvent trouver l'expertise et l'accompagnement des projets qu’elles portent comme entité communale. En tout cas, c’est une partie du rôle des intercommunalités.


Nos élus ont à cœur d’agir concrètement vis-à-vis des habitants : non seulement il faut que ça bouge, mais il faut que ça change, il faut que ça aille extrêmement vite. Comment le gouvernement s'engage-t-il, au-delà du plan de relance pour être aux côtés des collectivités locales.

Le premier signal a été de donner une perspective financière stable. Globalement les dotations en volume ont été stables et le seront jusqu'à la fin du quinquennat, car il est important pour pouvoir avancer de savoir de quels moyens on dispose.

Ensuite en amont du plan de relance, d'autres dispositions ont été prises par le Gouvernement visant à une forme de reconquête territoriale. Ce sont les dispositifs « Cœur de ville », le déploiement des maisons France service dans chaque canton, ou encore les territoires d'industrie au service de la reconquête économique et technologique. Il y a une volonté évidente de pondérer la tendance naturelle à la concentration dans les grandes métropoles. Sans vouloir opposer métropoles et ruralité, il est nécessaire de procéder à un rééquilibrage territorial, pour que l'on trouve dans chaque territoire quel qu’il soit des services et des activités permettant aux habitants de vivre et de travailler sur place. La question de la réindustrialisation française est une question éminemment territoriale et pas uniquement urbaine. Ce sont des éléments concrets, tangibles, qui sont portés avec les collectivités. Les conséquences économiques et sociales de la crise sanitaire toucheront les territoires, les moins dynamiques comme les plus exposés à la compétition mondiale. Dans ce cadre, le sens du plan de relance, la volonté du gouvernement, c'est d’apporter une réponse à chaque territoire. Tout ne sera pas facile ni évident bien au contraire mais nous allons nous battre pour chacun des territoires.

Dernier point: il nous faut porter une attention particulière au monde rural. Je le redis, la ruralité n’est pas réductible au secteur agricole, c’est aussi des traditions industrielles ou artisanales. Là aussi les dispositifs que nous mettons en œuvre visent favoriser des évolutions positives. Nous devons favoriser les mobilités et désenclaver certains territoires, les relier entre eux, et parfois au sein d’une même région. C’est la raison pour laquelle nous avons acté que le tout TGV n'est pas la voie d’avenir. Si cela avait sa justification dans les années 80, nous constatons qu'avec la priorité TGV, nous avons délaissé des territoires entiers, sans avoir comblé la diagonale du vide. Il faut s'attacher à lutter contre le sentiment d'abandon, qui a émergé dans la crise des Gilets Jaunes. Cette crise, les élus l’expriment différemment mais c'est une crise de visibilité : vous ne voyez plus alors que nous existons, dans un ensemble très mondialisé de compétition entre de grands blocs urbains.

L'enjeu à mon sens, est que chaque territoire doit trouver sa voie de développement, ce qui nécessite une disposition d'esprit particulière: en tant qu'élus ruraux, nous ne devons surtout pas porter un regard négatif sur nos territoires en se disant que rien n'est possible. Car si nous-mêmes ne sommes pas convaincus de l'avenir, alors je ne sais pas qui portera cette vision. Il est nécessaire que nous ré-enchantions notre propre discours pour faire en sorte d’être attractif. Or on ne l’est jamais lorsqu’on explique qu’il est difficile de vivre sur nos territoires, qu’il n’y a pas de services, pas de transport, quand bien-même il existe une réalité allant dans ce sens. Je pense que l'État doit venir en accompagnement et ne pas envoyer comme on l'a vécu pendant 20 ans des signaux inverses aux discours. Pendant 20 ans, l’État a dit vouloir travailler sur l'égalité dans l'aménagement du territoire et pendant 20 ans il a plutôt fait du déménagement des territoires. Ici en expliquant qu'il fallait fermer la trésorerie, là avec la baisse de fréquentation du bureau de Poste. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas s’adapter, ni qu’il faut refuser les enjeux du monde moderne et les attentes nouvelles des citoyens, mais il faut porter une attention particulière aux territoires. N'oublions pas non plus la question du haut débit :il est impossible de penser le développement des territoires ruraux ou le maintien des activités s'il n'y a pas l'accès au haut débit, qui pour moi est de la même nature que l'accès à l'électricité ou à l’eau potable au siècle dernier. C'est devenu un élément essentiel, non seulement au développement économique, mais aussi au développement social. Si vous êtes des grands-parents et que vous n’avez pas le haut-débit, il devient difficile de communiquer avec vos petits-enfants, au sens propre, technologique, comme figuré. Donc ce grand plan haut-débit qui se développe dans de bonnes conditions est un enjeu majeur du quinquennat et je pense qu'à son issue nous aurons fait un grand pas en avant et au-delà c'est un élément de la connexion globale des territoires.

Et en même temps nous entendons ici et là quelques élus locaux lancer ou demander des moratoires sur la 5G…


Pour le coup, j’ai du mal à comprendre leurs arguments. Tout le monde souhaite que le progrès scientifique s’accompagne du progrès social ou environnemental. Chez les pourfendeurs de la 5G, l’espérance a laissé la place à la défiance. Il y a le postulat que toute nouvelle évolution technologique se ferait au détriment d’une nature humaine originelle et un peu fantasmée. Constatons ensemble, dans notre pays pionnier en matière de révolution industrielle, que l’Humanité a quand même plutôt progressé grâce à la technique, scientifique et médicale.

Il est inquiétant qu’au pays de Pasteur, nombre de nos contemporains expliquent qu’il faut craindre les vaccins et les antibiotiques. Pourtant, les données démographiques sont là pour en montrer leur réussite : l'espérance de vie moyenne a quand même largement progressé depuis 100 ans. Ça ne veut pas dire que tout est parfait, loin de là, mais je trouve que cette querelle permanente menée contre la science est malsaine. Questionner la 5G c'est une chose, poser des questions, y compris stratégiques, est important, mais il y a derrière ce discours un postulat gênant, un refus qui n’est pas réfléchi. En tant que responsable public, il faut quand même regarder ce que peuvent être les innovations technologiques, ce qu'elles peuvent apporter à des territoires, et la 5G est un saut technologique puissant me semble-t-il. Sans être spécialiste de la question, on voit bien les enjeux, en priver les territoires serait une erreur. Est-ce que cette innovation ne serait pas vitale pour les territoires alors même qu'il y a 13 millions de Français qui ne savent pas utiliser Internet, qu’il y a un fossé numérique mis en lumière avec la crise Covid, entre ceux qui savent utiliser un ordinateur et ceux qui ont plus de difficultés ?.

Il y a une volonté de la part du secrétaire d'État chargé du numérique, Cédric O, d'accentuer sa politique sur le phygital, l'association du physique et du digital. Ne craignez-vous pas que justement dans les petites communes, les petits territoires, ce fossé va continuer de se creuser ?

La question du faible accès aux nouvelles technologies est double dans les territoires ruraux : c'est d'abord une question d'accès physique, quand vous mettez un temps fou à accéder à du débit correct, forcément l'utilisation en est limitée; ensuite il y a de l’isolement dans ces territoires, des gens qui ne peuvent pas faire seuls, qui doivent être accompagnés y compris dans les démarches administratives. Les Maisons France Service à cet égard doivent être un lieu où, au-delà de répondre aux exigences de service public, il s'agit de permettre aux habitants d’apprendre à se servir d'outils numériques.

Je peux le confesser : il m'est arrivé à de nombreuses reprises, lorsque j’étais élu, de recevoir des administrés pour les aider à remplir leur déclaration sur le revenu car ils ne savaient pas accéder à l'outil. Je ne sais pas s’il me fallait une autorisation de la loi pour le faire, mais je ne pouvais pas refuser à ces gens l’aide qu’ils me demandaient, c’est comme ça et je ne le regrette pas. Vous avez beau faire preuve de pédagogie pour développer l'autonomie des gens, vous ne pouvez pas les laisser en leur disant simplement de se débrouiller avec leurs petits-enfants. Cela fait partie de notre mission d'élus que d'essayer de traiter la situation de personnes qui sont parfois perdues face à des outils complexes. Nous-mêmes, qui sommes plus rompus à l'exercice, moins encore que les plus jeunes certes, sommes parfois un peu perdus face à ces outils. Au fond, pour la première fois dans notre histoire, le progrès est accompagné chez une partie de la population par un sentiment de régression. Précédemment, lorsque l'on amenait l'eau, l'électricité, l'assainissement ou la voiture, les gens avaient le sentiment que le progrès leur était profitable et profitable à tous ; avec ces nouvelles technologies, beaucoup se sentent désormais relégués. Et ce qu'on leur vend comme du progrès est perçu comme une régression à leurs yeux de par leur inaccessibilité au service pour des raisons physiques ou de formation. Et parallèlement au développement de ces outils, la tendance est à la fermeture des lieux physiques, ce qui bloque encore plus l’accès. Les outils technologiques ne sont pas des outils pour faire une sorte de malthusianisme territorial, au contraire, ils doivent faciliter le développement, par exemple, de la télémédecine. C’est un sujet très important dans nos territoires: quand vous avez 80 -85 ans et qu'il faut aller à la grande ville pour accéder aux services médicaux, si vous pouvez avoir un rendez-vous médical à distance, tout le monde y gagne. Nous devons combiner la formidable puissance des outils numériques et la nécessité d'une présence humaine de proximité. Cédric O a donc raison de rappeler que le numérique doit être accompagné si l'on ne veut pas qu'il soit vécu comme une régression, mais au contraire pour en faire un outil au service de nos territoires.

D’autant plus que l'innovation existe dans les territoires.

J'ai été animateur et j'ai monté des programmes Leader, des programmes européens portant des innovations en dehors des pôles urbains. Et les systèmes ruraux ont inventé leurs propres formes d'innovation qui ne sont pas de même nature que les formes d'innovation urbaine puisque ce n'est pas la même d'organisation sociale. J'ai ainsi connu il y a une vingtaine d'années les premiers espaces multimédias, les bistrots de pays, les multiservices : des innovations inventées dans les territoires ruraux pour faire face à leurs contraintes propres. Le covoiturage s’est développé d'abord en milieu rural et de façon très intuitive, comme les systèmes de déplacement à la demande. Ça se faisait sans le dire. Nous devons en tant qu’élus locaux être de puissants vecteurs d'innovation technologique mais aussi de pratique ou d'organisation...

L'innovation vient des territoires, elle est le produit de la recherche et de la science mais sa mise en œuvre et ses usages viennent fortement des territoires. L’innovation, ce n'est pas que d'avoir inventé la fibre, c'est de savoir ce qu'on en fait. Les territoires qui s'en sortent le mieux, quelle que soit leur densité de population, sont ceux qui ont cherché les innovations et à faire évoluer leur système.

Quels sont vos prochains enjeux, vos prochains, votre calendrier, les gros dossiers à venir ?

Nous sommes dans un ministère particulier puisque nous organisons le calendrier parlementaire, la fluidité des débats, l'organisation du travail avec la majorité mais aussi avec les oppositions. Dans un régime de séparation des pouvoirs, c'est un rouage entre l'exécutif et le législatif, essentiel au fonctionnement de la vie démocratique dans notre pays. Notre priorité dans ce champ-là, avec le plan de relance, est d'avoir une bonne articulation entre Gouvernement et Parlement sur les mesures à mettre en œuvre et entre ces mesures et les territoires, avec les parlementaires de la majorité comme de l'opposition. Au-delà des moyens conséquents mis en œuvre, il faut expliquer et accompagner. Depuis 25 ans que je suis élu, c’est la première fois que j’entends les préfets rappeler l’importance de se saisir de moyens alloués pour développer les projets. Les parlementaires ont un rôle éminent à jouer pour être des relais au niveau local. Quant à la participation citoyenne, c’est la première fois qu’un ministère est, en propre, chargé de la développer. Il s’agit d’abord de faire aboutir dans de bonnes conditions les éléments proposés par la Convention citoyenne sur le climat : comment transformer ces propositions en textes réglementaires ou législatifs pour avancer sur le sujet de la transition écologique ? Il y a beaucoup d'initiatives autour de la participation citoyenne dans nos territoires, de nombreuses expériences très enrichissantes, de gens qui travaillent sur la participation citoyenne : il faut consolider la méthodologie, la diffuser tant au niveau national qu'au niveau local afin que ces initiatives se développent et donnent des résultats tangibles. Voilà à mon sens les enjeux des mois à venir

On entend de la part du gouvernement que la relance économique passera entre autre par les territoires. Concrètement un quart de notre lectorat est constitué d'entrepreneurs. Comment cela va-t-il se passer pour eux. Quel rôle auront-ils à jouer concrètement vis-à-vis des territoires.

Nous devons relancer l’économie, poursuivre la lutte contre le coronavirus et, dans le même temps, à nouveau accompagner certains secteurs touchés par de nouvelles restrictions : l’équilibre à trouver est subtile. Il y a d’abord le poids puissant de la commande publique dans les territoires, pour la modernisation d'école, pour la rénovation thermique etc. Les premiers bénéficiaires sont les entreprises locales qui en dépendent. C'est un effet-levier formidable. Nous allons déployer un plan de rénovation thermique à destination de tous les habitants dans le budget 2021 : à travers les décisions de la puissance publique nous allons nous adresser à la commande privée. Cela signifie aussi pour les collectivités qu’il faut faire preuve d’une vigilance particulière, dans le cadre de la commande publique tel qu'il existe aujourd'hui, pour faire des lots permettant aux entreprises locales de pouvoir être candidates puis sélectionnées. Ensuite il existe une grande volonté de réappropriation territoriale du champ économique, ce qu'on appelle le circuit court, et ce qu'on pourrait rapprocher de l'économie circulaire. Il s’agit de réfléchir à la manière de faire une économie où d'entreprise en entreprise se construit un écosystème autonome vis-à-vis de l'extérieur. Les collectivités, avec l'appui de l'État, ont un rôle extrêmement important, y compris auprès des entreprises en difficulté, à qui il faut permettre de passer le cap car au fond cette crise n'est pas une crise systémique. C'est un moment à passer pour faire en sorte qu’à l’issue, les entreprises puissent retrouver leur chemin de croissance. Il est évident que les crises sont toujours des moments de transformation et d'accélération des processus de transformation : nous y sommes, et c'est bien la volonté du plan de relance que de faire en sorte de ré-orienter notre économie tout en ne laissant personne sur le bas-côté. C’est le cas sur la question agricole, sur la question de l'industrie et de la dépendance à des acteurs extérieurs au territoire français ou européen. Comme la souveraineté, il est des choses à reconstruire, à rebâtir. Et puis cela ouvre des portes vers la transition écologique, la transition énergétique à partir de la recherche, à partir de l'innovation dont peuvent se servir nos territoires. C'est un plan de relance qui vise les territoires et donc leurs acteurs socio-économiques et les entreprises de par les interactions des uns et des autres. Je suis fermement convaincu que ce plan de relance est une chance dont il faut se saisir car ses bénéfices se feront sentir sur le long terme.

Nos publications s'adressent aux décideurs politiques de France. Quel message souhaitez-vous leur adresser ?

Un message de confiance car je les connais et que je suis comme eux : un élu local. Je sais ce dont sont capables les territoires lorsqu'ils sont mobilisés et rassemblés.

Un message de sympathie aussi, au sens étymologique, celui de la mutualisation de la peine : c'est une crise difficile que celle que nous vivons, le mot inédit est trop faible pour la qualifier. C'est une crise totale, mondiale, il n'est pas un pays qui ne soit pas touché d'une manière ou d'une autre.

Un message d'espoir enfin car lorsqu'on est responsable public, national ou local, le premier ennemi que l’on doit combattre est le pessimisme ou la peur.

Confiance, sympathie, espoir, mais surtout rassemblement au-delà de nos différences. Nous ne sortirons vainqueurs de cette crise que si nous faisons converger nos forces, en ne reniant pas notre diversité et nos différences. C’est ce que nos concitoyens retiendront, faire front commun sur des objectifs identifiés permettant de relever le défi de cette crise.


Propos recueillis par : Jean Philippe DELBONNEL, La Rédaction.

CREDITS PHOTOS :

- Pour le portrait de Marc Fesneau : crédit Vincent Baillais

- Pour les photos avec Jean Castex à l’Assemblée nationale et à la Convention citoyenne pour le climat : Crédit Matignon / Alexandra Lebon