Portrait du Mois : Gilles Lagarde, un parcours républicain d'exception !

Nous sommes heureux de publier notre interview du mois, Gilles Lagarde directeur de cabinet du Sénat. ZOOM sur un parcours républicain d'exception !

Gilles Lagarde

Monsieur le Préfet, vous avez un parcours républicain d'exception, savez d'où vient cette passion de l'engagement pour notre république ?


Je souhaiterais d'abord relativiser votre appréciation, très élogieuse, de ce que vous désignez comme « un parcours républicain d'exception ». Il est celui de milliers de femmes et d'hommes qui ont choisi de servir l’État, de s'engager pour le service de la Nation, et qui ont suivi pour ce faire un cursus assez classique : études de droit, Sciences-Po, ENA. D'autres ont d’ailleurs eu des parcours tout aussi méritants, voire plus brillants, sans avoir fait l'ENA. L'ENA est une école de très grande qualité, à laquelle je suis très attaché et très fier d'y enseigner depuis plus de 20 ans, mais elle n'a pas l'exclusivité de la formation des futurs serviteurs de la chose publique. Je pense notamment à l'INET qui forme des administrateurs territoriaux de grande valeur et qui, au sein des collectivités territoriales, participeront eux aussi au service de la Nation. Mais les façons de servir la République sont extrêmement diverses : regardez les personnels soignants que nous avons applaudis chaque soir à 20 heures durant le confinement, ils sont, en toute première ligne, d'éminents serviteurs de la République et il était tout-à-fait légitime que la Nation leur rende hommage le 14 juillet. Et il y en a tant d'autres, visibles ou invisibles.



Je crois avoir eu très tôt le goût du service public et n'avoir jamais envisagé de m'engager dans une autre carrière. En tous les cas, dès ma première année de droit, je savais que je voulais être un « serviteur de l’État », un « commis de l’État ». Je trouvais ces expressions – et je les trouve toujours – très belles. Peut-être de par mes lectures, par goût de l'histoire, plus que par tradition familiale, j'avais « une certaine idée de l’État », qui était aussi une certaine conception de la France, dont l’État devait constituer en quelque sorte la colonne vertébrale, le garant des intérêts du temps long et d'une certaine continuité historique. Ça peut paraître puéril, mais j'aimais beaucoup une très belle affiche de l’illustrateur Pierre Fix-Masseau pour les chemins de fer de l’État en 1932 représentant une locomotive entrant en gare avec cette simple légende : « Exactitude ». Eh bien pour moi, l’État, c'était ça ! L'exactitude. C'était ma conception du service public et de l'intérêt général, l'exactitude dans la prise en compte des intérêts de la France, l'exacte prise en compte du temps long et de la continuité de la Nation. C'était le sens du combat du Général de Gaulle en 1940 et en 1958. Et le conducteur de la locomotive que l'on apercevait sur l'affiche, se penchant à la fenêtre de sa cabine, c'était l'incarnation du serviteur de l’État ! J'ai découvert ensuite qu'il y avait mille manières de servir son pays, en collectivité locale notamment, mais aussi à Bruxelles !


Bref, j'avais fait du droit pour être « commis de l’État », et à la sortie de l'ENA je souhaitais entrer dans le corps préfectoral par goût à la fois des responsabilités opérationnelles, du service d'un ministère régalien, du prestige d'un corps qui avait autrefois constitué cette colonne vertébrale du pays, mais aussi de l'envie de servir au plus près des territoires et non pas à Paris, ce que l'on nomme un peu rapidement le « goût du terrain ».

Des rencontres également ont été déterminantes : un maître-assistant à la faculté de droit de Lyon qui en première année m’a donné l’idée et l’envie de faire Sciences-Po Paris et l’ENA alors que j’imaginais que ce n’était pas pour moi, quelques grands préfets (et une préfète) que j’ai eu la chance de servir et dont j’ai pu m’inspirer, de grands élus, locaux comme nationaux, que j’ai côtoyés au fil de mes postes et qui m’ont fait partager leur passion de l’engagement public, des fonctionnaires de rang plus modeste parfois, mais dont j’ai admiré le sens du service public.

Qu'est-ce qui vous a le plus marqué dans votre carrière ?


D’abord la diversité des rencontres et des situations. La vie préfectorale est extrêmement riche pour cela : aucune journée ne ressemble à une autre, la multiplicité des problèmes à régler, la diversité des milieux rencontrés, professionnels, sociaux, économiques, associatifs, etc., offre une richesse d’expériences incomparable.

L’extrême richesse des territoires de notre pays ensuite. L’un des attraits de la préfectorale, mais également de la territoriale, c’est la possibilité de découvrir des territoires extrêmement variés et de rencontrer tous ceux qui les font vivre, les fameuses « forces vives », dans la diversité de leurs origines sociologiques. À condition bien sûr de s’en donner la peine et les moyens : il faut savoir s’évader de son bureau (je reconnais avoir été bien souvent un sous-préfet et un préfet « aux champs », plus exactement des champs et de la ville), d’aller à la rencontre des autres, d’avoir le goût et la curiosité des autres afin qu’ils vous parlent de leur territoire, qu’ils vous en révèlent parfois les secrets, ce qui en fait la continuité historique, parfois ce qui en constitue la trame cachée parce qu’elle tient à des fidélités enfouies ou oubliées. Il faut savoir « faire parler » les élus locaux, les acteurs de ces territoires, pour qu’ils vous en fassent partager leur passion. C’est un conseil que j’ai toujours donné à mes stagiaires : immergez-vous dans ce territoire, parcourez-le de long en large, parlez avec ceux qui le font vivre. Vous ne serez pas déçus ! Et je ne l’ai pas été moi-même, depuis l’Alsace où j’ai fait mon premier stage comme élève de l’ENA auprès du préfet de région, un préfet qui fut mon premier modèle professionnel, à la région Centre-Val-de-Loire, où je fus préfet puis DGS, en passant par la Charente, les Vosges, la Bourgogne, la Bretagne et la Normandie ! Je me souviens également du conseil donné par mon président de conseil départemental lorsque j’ai pris mon poste de DGS en Indre-et-Loire : lisez Balzac, et vous comprendrez la Touraine !

Je me suis également efforcé de mener une carrière diversifiée, ne me satisfaisant pas de rester dans les rails d’une carrière qui pouvait s’annoncer bien tracée dans la préfectorale : j’ai voulu aller voir ailleurs, découvrir le fonctionnement d’autres institutions, « ouvrir le capot » d’autres administrations. C’est ce qui m’a conduit à effectuer ma mobilité au secrétariat général de la Commission européenne à Bruxelles entre 1994 et 1997 pour comprendre, de l’intérieur, le fonctionnement de l’Europe, à participer à la création des agences régionales de santé en 2009 (l’administration offre peu souvent l’opportunité de créer une nouvelle institution), à rejoindre le monde des collectivités territoriales en 2015 puis le Sénat depuis 2017 pour une découverte « in vivo » de l’univers parlementaire que j’avais bien souvent fréquenté de l’extérieur, mais d’assez près, depuis le début de ma carrière. À chaque fois, l’opportunité d’une rencontre, d’une proposition parfois inattendue, d’un aléa de carrière transformé en rebond, mais toujours le goût intact de la découverte et une grande curiosité administrative.



Je ne reviendrai pas sur les événements qui ont pu être marquants dans chacun de mes postes : ils sont nombreux, ont pu me marquer sans forcément marquer les autres (des rencontres souvent), ont pu contribuer à me construire ou à me faire exercer mon métier différemment, à avoir une autre perception de ce qui était attendu de moi et à prendre du recul, mais en me demandant toujours : « comment puis-je être utile ? ». J’en ai forgé une philosophie personnelle d’exercice du métier, surtout valable dans la préfectorale : faire comme si l’on était sur ce poste pour toujours en sachant que tout peut se terminer mercredi prochain ! Et une méthode : toujours agir en fédérateur et en facilitateur.


Qu’est-ce qui vous passionne le plus dans votre/vos fonctions ?


J’ai eu de la chance car tous mes postes m’ont passionné – et mon poste actuel continue de me passionner –, qu’il s’agisse de mes différents postes dans la préfectorale ou de mes postes « hors les murs ». J’ai aimé mes différents métiers pour les raisons évoquées plus haut : la richesse des rencontres et la diversité des territoires découverts et dont je me suis si souvent profondément imprégné jusqu’à m’y sentir chez moi. À tel point que certaines mutations furent vécues comme de véritables arrachements…

Ce goût revendiqué pour le terrain s’accompagne également d’un attrait pour les responsabilités opérationnelles, le besoin de faire et la capacité à agir concrètement, que j’ai pleinement rencontré dans mes différents postes territoriaux. Agir et pouvoir constater le résultat de son action, agir en partenariat, engager les autres dans l’action collective, susciter l’élan autour d’un projet, participer au développement d’un territoire, construire une politique publique, voilà qui est passionnant ! Mais ceci suppose du temps, le temps de gagner la confiance de ses interlocuteurs, le temps de construire sa crédibilité.




C’est quoi concrètement votre travail en tant que directeur de cabinet du Président du Sénat ?


Aux termes de la Constitution (article 24), le Sénat « assure la représentation des collectivités territoriales de la République ». Je suis donc dans mon élément !

Plus concrètement, la direction du cabinet du Président du Sénat consiste à animer et coordonner une équipe d’une quinzaine de conseillers (chacun suivant une thématique particulière : collectivités territoriales ; économie, finances et budget ; social ; affaires juridiques ; environnement ; cellule diplomatique ; intérieur et défense ; outre-mer ; communication ; éducation et culture, etc.), de manière à préparer et accompagner les différentes activités du Président du Sénat : préparation de notes et dossiers en vue de rencontres, réunions, déplacements, suivi de l’activité parlementaire et de l’actualité législative, veille sur l’actualité nationale et internationale. Il s’agit également d’assurer le lien avec les différentes instances du Sénat (groupes politiques, commissions permanentes et délégations, questure, administration du Sénat), ainsi qu’avec nos homologues de l’Assemblée nationale. Nous sommes par ailleurs régulièrement en contact avec les cabinets du Président de la République, du Premier ministre et des membres du gouvernement, notamment à l’occasion du suivi des textes, propositions ou projets de lois, examinés au Parlement, ou dans le cadre de l’exercice de la mission de contrôle du Sénat sur le gouvernement.

Enfin, les relations sont bien sûr extrêmement étroites, constantes et fluides avec les élus locaux et les différentes associations de collectivités locales, qui sont les interlocuteurs naturels et de premier rang du Sénat. La relation au terrain est ainsi pleinement assurée et les sénateurs sont bien évidemment les relais permanents de cette relation qu’ils incarnent au quotidien, tant à Paris que dans leur département d’élection.

C’est donc un métier de contact (je rencontre beaucoup d’interlocuteurs), une fonction qui suppose de savoir faire l’analyse et la synthèse d’informations multiples remontant à la présidence du Sénat, une connaissance fine des procédures parlementaires mais également du fonctionnement des administrations centrales et déconcentrées de l’État et de leurs responsables, et enfin une bonne connaissance des différents territoires et de leurs acteurs politiques, dans toute leur diversité. Il me semble que les différentes responsabilités exercées auparavant, en province comme à Paris, m’ont assez bien préparé à cette mission.


Ce Journal étant destiné aux élu(e)s de France mais également aux cadres territoriaux, avez-vous un message à transmettre ?


Ce n’est pas un message que je souhaite leur transmettre, mais plutôt une conviction, forgée en 30 ans de carrière passés au plus près des territoires et des élus locaux : il faut faire pleinement confiance aux territoires, c’est-à-dire à nos collectivités territoriales. L’intelligence des territoires est l’une des clés de la solution à nos difficultés actuelles. C’est la raison pour laquelle le Sénat s’est résolument engagé en faveur d’une nouvelle génération de la décentralisation.


Côté perso :

Une lecture à nous recommander : « La fin des terroirs » d'Eugen Weber (Fayard, 1983), ma lecture de cet été.

L'un de mes films préférés : « Le Crabe tambour » de Pierre Schoendoerffer (le livre est excellent également), comme tous les films de Schoendoerffer.

Ma sortie préférée : les îles (bretonnes ou anglo-normandes).

La devise de mes ancêtres : « Toujours droit devant ! ».

L'une de mes idées du bonheur : le lever du jour, sur la passerelle d'un navire.



Bio expresse :

Né le 8 juin 1960 au Creusot (Saône-et-Loire).

Diplômes : bac C (1977), maîtrise en droit public (université Lyon III, 1981), Institut d’études politiques de Paris (1983), ENA (promotion « Liberté, égalité, fraternité », 1989).

Premier poste : directeur de cabinet du préfet de la région Limousin, préfet de la Haute-Vienne (1989-1990), et ensuite plusieurs postes dans la préfectorale (secrétaire général des préfectures de la Charente [1992-1994], de Saône-et-Loire [1999-2004] et de l'Ille-et-Vilaine [2004-2007], sous-préfet de Saint-Dié [1997-1999] et du Havre [2008-2009]).

Nommé préfet en 2012 (préfet de Loir-et-Cher de 2012 à 2014).

Plusieurs postes en cabinets ministériels : chef de cabinet du ministre délégué auprès du ministre de l'intérieur, puis du ministre de l'intérieur (Philippe Marchand, 1990-1992), directeur-adjoint du cabinet de la ministre de l'agriculture (Christine Lagarde, 2007), directeur de cabinet de la ministre des solidarités et de la cohésion sociale (Roselyne Bachelot, 2010-2012).

Plusieurs expériences hors préfectorale : expert national détaché à la Commission européenne (1994-1997), directeur général de l'Agence régionale de santé de Haute-Normandie (2009-2010), directeur général des services du conseil départemental d'Indre-et-Loire (2015-2017).

Fonction actuelle : directeur de cabinet du Président du Sénat depuis octobre 2017.

Nombreuses activités d'enseignement : chargé de cours à l'ENA (depuis 1998), aux IEP de Strasbourg et de Rennes (entre 1998 et 2007) et à l'université de Paris-Dauphine (master de gestion publique depuis 2017).



La Rédaction souhaite ainsi remercier Monsieur le Préfet pour son temps ainsi que son écoute


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