JEAN CASTEX L'HOMME DES TERRITOIRES

JEAN CASTEX AU FRONT SUR TOUS LES TERRITOIRES


Par Mickaël Guérin et Jean-Philippe Delbonnel


A peine arrivé à Matignon, Jean Castex l’assurait déjà : sa première ambition est la réconciliation des France(s) : France des banlieues, rurale ou des vallées, France des Outre-mers, ou encore France dite périphérique… Pour que cette réconciliation soit possible, il apparaît nécessaire de restaurer la confiance. Confiance entre le peuple et ses dirigeants, entre l’Etat et les corps intermédiaires, entre pouvoirs publics et citoyens.


Les propos qui suivent sont recueillis de Matignon auprès de l'entourage du premier ministre. D'autres sont extraits de ses discours.


« Dès son arrivée, il a voulu continuer à agir avec la méthode qui lui est chère. Sa première semaine était d’ailleurs assez symptomatique : en quelques jours, il s’est déplacé en région, en Outre-mer, s’est rendu dans une usine, un hôpital, un commissariat en banlieue. Il s’est adressé aux Français, à leurs élus, et a commencé à dialoguer avec les corps intermédiaires et les partenaires sociaux. Et c’est ainsi depuis 6 mois»

Vantant depuis sa nomination les vertus du dialogue social, le Premier ministre réunit ainsi régulièrement les partenaires sociaux et prend régulièrement langue avec les chefs de partis. Il ne manque pas non plus de prendre le pouls du pays en l’arpentant de long en large, presque de Porspoder à Menton, mettant en exergue le plus souvent possible sa volonté de dialogue, d'écoute et la recherche du compromis.


« En six mois, il a effectué plus de 70 déplacements. Ce n’est bien sûr pas un objectif comptable, mais lorsque l’on se rend sur le terrain près de trois fois par semaine, c’est que l’on attache une importance vitale au contact des Français ».

Ainsi, il n’est pas question pour le chef du gouvernement de tout décider depuis Paris. Ex-maire de Prades (Pyrénées-Orientales), Jean Castex cherche ainsi à s'appuyer sur cette France des territoires, pour libérer et investir dans les territoires et mettre fin à l’impuissance publique en donnant à tous les acteurs les moyens d’agir. Il va plus loin en annonçant une loi organique dans laquelle sera inscrit un droit à la différenciation.


« Mais la France, l’histoire de la France, la force de la France, ce sont aussi ses territoires, avec leurs identités, leur diversité, leurs singularités. Et ces territoires, ils comptent, ils veulent dire beaucoup pour les gens qui y vivent et qui en sont issus. Les identités locales, c’est ce qui perdure, c’est ce qui rassemble, c’est ce qui fournit des repères. C’est pourquoi nous devons les respecter. (…) C’est cette diversité, ces mélanges, qui font la richesse de notre pays. » Discours du Premier ministre le 23 janvier 2021 à Colmar devant le Conseil de la Collectivité européenne d’Alsace.

Depuis le début de son action, c'est à un changement dans l'action de l'État qu'a appelé le nouveau Premier ministre : les acteurs publics doivent "faire évoluer profondément et rapidement leurs modes d’intervention pour les diriger vers la vie quotidienne de nos concitoyens".


Cette philosophie de l’action lui vient de la singularité de son parcours : énarque, auditeur puis conseiller référendaire et conseiller-maître, directeur des Affaires sanitaires et sociales dans le Var en 1996, secrétaire général de la préfecture de Vaucluse de 1999 à 2001 et président de la Chambre régionale des comptes d'Alsace de 2001 à 2005, Jean Castex rejoindra le ministère des Solidarités et de la Cohésion sociale, où, directeur de l’hospitalisation et de l’organisation des soins, il participe à l’introduction de la notion d’objectifs et de rentabilité dans l’hôpital et à une rationalisation des coûts dans le cadre du plan hôpital 2007, qui introduit notamment la tarification à l'activité (« T2A ») pour devenir directeur de cabinet de Xavier Bertrand au ministère de laSanté de 2006 à 2007, qu’il suivra au ministère du Travail de 2007 à 2008. En 2010, il devient conseiller aux affaires sociales au cabinet du Président de la République, Nicolas Sarkozy, puis en février 2011, il est nommé secrétaire général adjoint de l'Élysée.

Au-delà de ces fonctions dans lesquelles il laisse selon ses interlocuteurs le souvenir d'un homme disponible et avenant avec une excellente connaissance des dossiers, Jean Castex est aussi un élu local : en 2008, il est élu maire de Prades, puis conseiller régional du Languedoc-Roussillon de 2010 à 2015. En mars de cette même année, il devient conseiller départemental dans le canton des Pyrénées catalanes. Enfin, lors des élections municipales de 2020, il l'emporte dès le premier tour.


C’est à ce parcours singulier qu’il doit sa nomination : Emmanuel Macron ayant l’intuition que ce profil est le bon pour retisser les liens entre Paris et la province, Jean Castex a été choisi pour ça, travailler à une amélioration de la décentralisation, à une territorialisation des politiques. C’est d’ailleurs tout le sens des visites régulières des ministres envoyés sur le terrain de Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, à Julien Denormandie à l’agriculture, en passant par Olivier Veran à la Santé.


Mais la France des territoires mise en avant par Jean Castex relève peut-être d’une utopie. Son plaidoyer pour la France des territoires manque de traduction concrète : la répétition de la notion de territoires vingt-cinq fois lors de déclaration de politique générale relève d’une communication politique qui peut paraître mal maîtrisée, car si cela parle aux élus locaux, il est à craindre que les Français n’en voient pas la signification voire même comprennent l’inverse.

« La France des territoires, ce n’est pas qu’une formule. Dans tous les grands chantiers qu’il met en œuvre, le Premier ministre associe les collectivités, dont il a d’ailleurs veillé à sécuriser les ressources [ un accord avec les régions a été conclu le 28 septembre dernier, avant la signature d’un accord avec les départements le 12 décembre]. Prenez l’exemple du plan de relance : ce ne sont pas moins de 16 milliards d’euros qui ont été sacralisés pour l’investissement dans les territoires. C’est concret, c’est massif, et cela change le quotidien des gens. »


Sans compter qu’il devra faire face à des oppositions d’autant plus fortes que chacune trouve à cet homme affable et empathique les pires défauts de la terre : pour les uns, à gauche, il n’est que le représentant d’une droite conservatrice et rurale, acoquinée avec les notable et les tenants d’un ordre bourgeois ; pour les autres, à droite, il est tel un Iago, traître à son clan, ex soutien successif de X Bertrand, N Sarkozy puis F Fillon, ayant caché sous un air bonhomme une fourberie au service d’une ambition personnelle, qu’il faut alors révéler au grand jour. Aussi voit-on à chaque main tendue le soufflet en retour : si les relations avec les élus locaux de terrains sont bonnes, ceux qui se pensent investis d’une mission à caractère national tentent régulièrement de marquer leur territoire, administratif et symbolique, en cherchant à renvoyer l’impétrant rue de Varenne.


« Nous traversons la plus grave crise que notre pays ait dû affronter depuis 1945. Jean Castex sait qu’il n’est pas là pour plaire, mais pour agir. Avoir l’œil rivé sur les côtes de popularité serait une mauvaise boussole, et il le sait. »


Il en est ainsi de sa dernière passe d’arme en Alsace, plaidant pour les identités locales : « La force de la France, c’est aussi leurs territoires. Cette identité locale, il était illusoire et même vexatoire de penser possible de l’effacer de notre organisation institutionnelle.» Son clin d’œil appuyé au territoire alsacien faisait ainsi réagir le Président de la région Grand Est Jean Rottner, estimant que les propos du Premier ministre « décrédibilisent la parole publique et la continuité de l’État », y voyant « un déplacement politique » en raison des prochaines échéances électorales.


Ces marqueurs territoriaux, à tous les sens du terme, seront-ils suffisants pour modifier la coloration de la majorité présidentielle et effacer la persistance rétinienne d’un monde hors sol, techno-entrepreneurial, gouvernant pour les « insiders », les plus privilégiés, les gagnants de la mondialisation ? Après la crise des Gilets jaunes, l’échec des municipales et des sénatoriales et peut-être celui des régionales et départementales, Emmanuel Macron sait que c’est cette France-là, pas la France d’en bas, non, la France d’à côté, qui peut, qui va lui manquer en 2022. Dans cette optique, Jean Castex est peut-être finalement l’arme tactique la plus concrète et la plus utile pour la (re)conquérir.


Crédits photo: Matignon / Benoit Granier – Alexandra Lebon – Florian David